Thierry Boulgakoff
Thierry Boulgakoff

mots / words

Vous trouverez ici des mots de moi (pour mes travaux photographiques, audiovisuels ou indépendants); des mots sur moi (articles); des mots pour moi (extraits qui me sont chers)

 

vivons avec précaution

Interview de Kryzstof Kieslowski pour « la double vie de Véronique »

 

Je crois que l’un des éléments les plus importants dans la vie, qui fait qu’on peut continuer à vivre, c’est la responsabilité. Cette notion doit être prise au sens large. Bien sûr, chacun de nous est responsable de lui-même, et de sa vie, c’est évident. De ce qu’il fait, de ses actions, etc. Nous devons payer pour ce que nous avons mal fait. On est satisfait de ce qu’on a bien fait. Cette responsabilité consciente dans la sphère individuelle et personnelle est évidente. Mais il y a aussi une autre responsabilité. Celle dont nous ne soupçonnons même pas l’existence. C’est la responsabilité envers les autres. Ceux que nous rencontrons et même ceux que nous ne rencontrons pas. Je crois profondément que notre façon de vivre et d’agir exerce une influence sur ceux qui nous entourent. Qu’on les connaisse ou pas. L’idée principale de ce film est « vivons avec précaution ». Car effectivement nous ne savons pas où nous mène chacun de nos pas. Ce que notre comportement signifiera pour les gens que nous connaissons ou non et qui se trouvent influencés par ce comportement. « Vivons avec précaution » car autour, il y a plein de gens dont la vie et le sens de l’existence dépendent de nos pas. Et ceci concerne chacun de nous, car tous ces chemins, ces lieux, ces gens et tous ces destins se croisent toujours et partout. Que nous en ayons conscience ou non. Pour moi, c’est la responsabilité. « Vivons avec précaution », bien regarder les gens autour de soi, et surtout, se regarder soi-même.

le métier de poète

Le métier de poète, métier qui ne s’apprend pas, consiste à placer les objets du monde visible, devenus invisibles par la gomme de l’habitude, dans une position insolite qui frappe le regard de l’âme et leur donne de la tragédie. Il s’agira donc de compromettre la réalité, de la prendre en défaut, de l’inonder de lumière à l’improviste et de l’obliger à dire ce qu’elle cache.

 

Jean Cocteau

lettre à un jeune poète

Vous regardez vers le dehors, et c'est là précisément ce que vous devriez ne pas faire aujourd'hui. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n'est qu'un seul moyen. Rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d'écrire; examinez si elle déploie ses racines jusqu'au lieu le plus profond de votre coeur; reconnaissez-le face à vous-même: vous faudrait-il mourir s'il vous était interdit d'écrire? Ceci surtout: demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit: dois-je écrire? Creusez en vous-même vers une réponse profonde. Et si cette réponse devait être affirmative, s'il vous est permis d'aller à la rencontre de cette question sérieuse avec un fort et simple "je dois", alors construisez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente, la plus infime, doit se faire signe et témoignage pour cette poussée(*). Approchez-vous alors de la nature (**). Essayez alors, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez, vivez, aimez, perdez.   

cf Freud: pulsion.
** à Rodin: j'ai essayé d'approcher ma vie de la nature même.

 

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète. 

holocoast (fils d'Europe)

 Ce matin, sur une plage d’Algesiras, des enfants d’Espagne, pays de l’Europe unie, s’amusent. Ces petits espagnols habitent près de la mer, alors ils s’amusent souvent près de la mer. Ils s’amusent le plus souvent à se courir après, à s’attraper et à se pousser dans la mer. Parfois, quand ils trouvent un objet dans le sable, ils s’amusent à le jeter le plus loin possible derrière la vague, dans la mer. Une bouteille en plastique écrasée, une chaussure explosée, un reste de casier… Depuis quelques temps, les petits espagnols s’amusent beaucoup avec des chaussures. Ils s’en font la remarque et conviennent que les gens perdent beaucoup leurs chaussures, depuis quelques temps. Quand, au bord de la mer, c’est quelque chose sale et dégoulinante qui est ramassée, le jeu devient plus intéressant. Ils s’amusent à se lancer cette chose sale dessus. Celui qui la ramasse doit faire vite car les autres savent le danger qu’ils courent en restant sur place. Et aujourd’hui, c’est ce qui se passe. L’un d’eux, il s’appelle Ignacio, se prend à courir car il est le premier à repérer dans l’écume de quoi dégueulasser les autres. Dans un gros tas de choses bien sales, il attrape un bout qui dépasse et tire dessus d’un seul coup en commençant à courir derrière les autres. Et tout en courant derrière Joselito, celui qui court le moins vite, Ignacio fait tourner sa dégueulasserie comme une fronde et lui expédie sur la tête. Joselito pousse des cris de dégoût pendant qu’il s’en décoiffe. Et il a raison d’être dégoûté, Joselito, car ça tombe toujours sur lui, vu qu’il est celui qui court le moins vite. Il se met à pleurer et à insulter Ignacio tout ce qu’il peut. La putain de sa mère et comment il va faire maintenant pour rentrer chez lui où il va se faire tuer. Tous les autres sont morts de rire.

Mais au bord de la mer, il y en a un qui n’est pas mort de rire. Il est mort, oui, mais d’autre chose et il ne riait plus depuis longtemps. C’est une partie de lui qu’Ignacio a jetée sur Joselito.  Un morceau de Félicien. Ces parents, monsieur et madame N’Kono avaient choisi de l’appeler ainsi, bien avant qu’il ne soit plus qu’un morceau d’enfant d’Afrique jeté à la face d’un enfant d’Europe unie. C’est la manche de son boubou avec le reste de son bras dedans que Joselito a reçu sur la tête et l’épaule. Félicien a beaucoup dérivé sur la terre d’Afrique avant de dériver encore beaucoup sur la mer qui donne sur la terre d’Europe. La mer qui sépare aussi les familles par corps, comme celle des N’Kono, avant de les rendre là, toutes décomposées, au pied de ces enfants d’Espagne, sur la terre de l’Europe uni.

Ignacio et Joselito ne savent pas encore avec qui ils se sont amusés. Ils ne savent pas qui était Félicien dans son entier et dans sa vie. Ils ne savent pas pourquoi monsieur et madame N’Kono avaient choisi de l’appeler ainsi, bien avant de dériver beaucoup sur la mer, d’abord ensemble, puis séparément. Comment pourraient ils le savoir ? Il y a tant de filtres et tant d’écrans qu’on n’y voit que du bleu sur la planète bleue. 

Maintenant le jeu est terminé. Les enfants sont rentrés chez eux, même Joselito. Et Félicien se trouve à nouveau seul, perdu dans un grand tableau bleu. Il est au premier plan, emmailloté dans du bleu jean et du bleu indigo. Autour de lui, c’est du bleu turquoise que seul l’écume rehausse de blanc, au gré du ressac. Derrière lui, au second plan, cela devient bleu marine. Plus loin encore, bleu horizon. Et puis après, bien sûr, bleu outremer. Et par dessus tout ça, jusqu’au non sens du vertical, cela va du bleu ciel au bleu nuit.  

grande vacance (résilience)

Sur le sujet : 

 

Ça parle d’une certaine enfance… Non, en fait ça ne parle pas. Ça parle silencieusement – si l’on peut dire – de l’absence, de l’attente, des non-dits, du mutisme, de la solitude, bref d’une grande vacance à hauteur d’enfance."Un roi sans divertissement" qui se divertit, malgré tout, et devra devenir, avec tout. Cela s’appelle la résilience.

 

 

Sur la forme :

 

C’est une sorte de collection bien rangée dans la boîte à biscuits. Des polaroids annotés sur la marge inférieure. Comme des postit a posteriori, pour mieux "se souvenir des belles choses" qui sont parfois douloureuses encore. 

Les mots écrits ne peuvent pas ne pas être là, sous les photographies. Ils sont là pour aider les malentendants que nous sommes à comprendre la version originale d’une tragi-comédie muette. Ils sont là pour détromper l’innocence des images et congédier leur nostalgie. 

Le dispositif optique sert à faire rimer siphon avec typhon car on ne sait jamais avec la mémoire si elle fonctionne comme l’un ou comme l’autre. Centripète ou centrifuge…

border line

Je viens de déserter le doux front de la mer   Et tous ces petits bruits de guerre   Contre le temps   Qui résiste mollement   Je marche lentement   Le regard en plongée   Et vois défiler devant moi   Un parterre cristallin   Gris très clair   Presque blanc   Qui s’effondre en craquant sous chacun de mes pas   Laissant mon corps flotter un instant   Sur un sable très mou   Presque poudre  L’idée m’a traversé de faire le tour ainsi   De cette mer qu’on dit au milieu des terres   Je n’en reviendrais pas   Alors je vais seulement la suivre   L’accompagner un peu   Comme ça   À distance d’ironie   Pas de moquerie non   Juste de pudeur   En écoutant tous ces babillements   Claquement d’une serviette qu’on ébroue   Gémissement du chien dont les maîtres se baignent   Sanglots étouffés entre les genoux   Rebonds d’un ballon   Cris suraiguës d’une jeune fille qu’on mouille   Chansonnette en sourdine sous un parasol   Petits creusements humides   Aboiements lointains du vendeur de beignets   Et le grésillement régulier du ressac   D’une patience infinie   Parce que la mer est là   Grande et bleue   Qui vient couper les pieds des plus aventureux   Sur le fil émoussé de sa lame de fond   Au bout du rouleau   Je suis là maintenant   Sur une ligne parallèle à cette plage   Ce segment du cosmos où l’eau l’air la terre le feu   Viennent s’échouer   Il y a là comme un repère orthogonal   Perdu parmi quatre infinis   Un peu coincé   Des petits êtres vivants sont venus là   Aussi   Attirés   Se poser en offrande   S’exposer sur l’autel   Se crucifier   Célébrant à leur manière un miracle   Je suis sur cette ligne   À distance respectable   Et je les vois   Tels que nous sommes   Très petits   À notre place   J’étais encore parmi eux il y a peu   Solidaire mais solitaire   Comme on dit   Sur la même plage qu’eux   La même plage que   Et pourtant si loin d’eux   Loin de   Les aimer les quitter   Et les aimer encore   Je marche lentement sur la ligne du hors jeu   Presque à perte de vue   Sous mon bras ma serviette   Et bien à l’abri dans ses replis   L’Etranger   Que je relis parfois   En été   S’il fait très chaud   Comme aujourd’hui

 

White Dream

Parfois, on scrute une mappemonde et, tout à coup, on s'arrête sur le nom fabuleux d'une île sous le vent. Et un voyage commence... Là, j'étais au jardin des plantes lorsque j'ai vu ces mots plantés contre un massif de tulipes, blanches évidemment, qui ressemblait à se méprendre à un tapis volant ou je ne sais quel autre moyen de transport. Je me suis donc mépris. Et même doublement. J'ai cravaté mon cou d'une corde de chanvre et l'ai lancée de toutes mes forces contre l'étrave de ce qui allait devenir mon vaisseau (marin ou spatial qu'importe). J'ai dû m'y reprendre à trois fois, comme au théâtre, pour qu'enfin elle explose en mille paillettes aussi étincelantes que les flocons d'une neige très froide. le reste de mon corps disparut lentement au plus profond des pétales embaumés. Ainsi fut baptisé celui dont je m'octroyai le titre de capitaine clandestin, sans équipage, sans cap et sans épée.

Les photographies ont rarement besoin de mots. Celles-ci aucunement. Pourtant on peut communier avec elles, se mettre au diapason, entrer en correspondance. Ces images sont incandescentes. Elles se consument et se consumeront à jamais. Elles sont une promenade dans un univers inaccessible, impénétrable. Une quête d'évocations. Chacune est un pas feutré, sensible et muet, immatériel comme la lumière des étoiles. Sait-on jamais si elles existent encore? Autant d'astres pour un paradis perdu. Ce paradis mythique qui nous appartient, à tous. La part auréolée du souvenir, la part du rêve. C'est avec les yeux du Grand Meaulnes que nous regarderons sans voir, au bord de cette féerie, médusés, la fête White Dream. Le portail blanc gardera son secret, le banc sa distance, les massifs continueront de s'embraser, les fleurs d'éclore en distillant la séduction des sources. Retour à la vie ou retour à la mort? La nostalgie est bien toujours ce qu'elle était, intemporelle et douloureuse. Il faudra partir frustré, il en manquera toujours une, l'ultime. celle dont l'absence justifie les autres, toutes les autres: une seule image vous manque et tout est dépeuplé.    

Michel Gasarian - Préface du coffret (trois tomes en phototypie) carton/bois édité par Filigranes Editions

« En coffret, emboîtage et reliure bois, trois tomes de douze images. Un parcours narratif qui s’organise comme une sorte de territoire d’enfance. Des fleurs blanches, dans chaque image, plantées, semées, coupées, fanées, collectées dans une systématique obsessionnelle, espérées, recherchées, rencontrées au hasard des échappées de l’auteur et cueillies au polaroïd. Ce geste, rêve blanc, image du monde de l’enfance disparue, se perpétue avec élégance tout au long des émotions précieusement reproduites sur papier pur chiffon.»

Dominique Gaessler - Photographies Magazine.

fraxinus excelsior      

Fraxinus excelsior. Oléacées. Feuilles caduques, opposées, composées de sept, neuf, onze,treize folioles non pétiolées,ovales,dentées. Bourgeons noirs en hiver. Essence bocagère qui peut buissonner, ou forestière, utilisée autrefois pour les manches d’outils.

En refermant le guide de détermination des cent arbres faciles à voir, il se dit que l’arbre défini, il ne l’a jamais vu  comme sur cette fiche signalétique. Il le reconnaît bien cet arbre facile à voir mais il est surpris par l’importance qu’on accorde à certaines choses. Pour lui, trois choses sont vraiment très importantes à dire aux gens au sujet du frêne commun, dans le livre des 100 arbres et arbustes faciles à voir. Il est d’accord avec le titre du chapitre qu’il trouve assez juste et même plutôt joli : Paysage cloisonné de haies vives et de talus boisés. Il éprouve définitivement de la sympathie pour les auteurs du guide quand il lit, page 4, en encadré : Restez prudent dans vos conclusions. Les confusions sont inévitables. Veillez à être certains de l’ensemble des critères retenus. Bon, se dit-il, ça va, ils ont dû faire des confusions inévitables sur les critères retenus. 

Pour lui, excelsior est forcément le surnom du frêne car le frêne, c’est l’arbre par excellence. Celui au pied duquel il a buissonné le plus souvent. La source intarissable de ses manches d’outils à lui. Même s’il ne pourra jamais dire avec certitude si cette matière première de frêne lui a donné ses plus beaux outils ou ses plus belles armes. Parce que c’est difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que cet arbre a prolongé son bras, sa main. Il lui a permis aussi de se sentir plus fort et plus précis et il a répondu fidèlement à sa volonté. Mais sans les feuilles opposées, le frêne n’aurait jamais mérité le "surnom" d’excelsior.

 Maintenant, il comprend que c’est le critère le plus "déterminant". C’est ce qui a rendu cet arbre plus important pour lui que les autres arbres faciles à voir. C’est ça qui donne ces fourches si régulières, si arrondies, si technologiquement dessinées. C’est ça que ne permet aucun des cent autres arbres faciles à voir. Pas même le noisetier, principal concurrent du frêne, longtemps resté incontournable, mais devenu le signe extérieur de tous les demeurés du coin, de tous les peigne-culs de l’ancienne école qui font peine à voir. Aucun lien avec lui et les rares initiés de la recherche, compagnons de la fronde. Ceux qui parvinrent, après des mois d’essais et de remises en cause, à mettre au point ce truc qui permet maintenant de descendre les moineaux en plein vol. Ceux qui ont eu l’idée les premiers de remplacer la pièce de cuir qui accueille la pierre par une sorte de bourse à demi cousue que l’on peut remplir de grenaille. Ceux-là, ce sont  les inventeurs de la cartouche à gerbe de graviers qui décuple les chances d’intercepter les mouines au vol. Certes, du point de vue d’un adulte cultivé, on ne parlera pas d’invention mais plutôt de découverte et l’on saura dire qu’elle est née de l’observation attentive des chasseurs du hameau suivis si souvent, de près comme de loin, dans leur quête.  Alors on va dire qu’après cette découverte, on fut confronté à un problème d’éthique mais qui ne dura que le temps d’essayer cette avancée technologique et de se rendre compte de sa terrible efficacité. Ne parlez jamais de noisetier à ces inventeurs là. Le fraxinus est excelsior et puis c’est tout. C’est le kevlar après l’acier. On ne reviendra pas en arrière. 

Les arbres qui ont le critère des feuilles opposées s’accroissent autour d’un axe principal en dédoublant chaque tige à son extrémité. Ainsi, des bourgeons noirs du frêne sortent trois excroissances : une qui prolonge l’axe principal et deux autres qui partent dans des directions opposées tout en gardant le cap du fil à plomb. En suivant ce principe de croissance, ces arbres se développent de manière implacable. Mais cela ne suffirait peut-être pas à rendre le fraxinus excelsior. Ces deux pousses opposées décrivent une courbe très harmonieuse avant de récupérer la ligne droite de la verticalité. L’arc de cercle parfait. Nées du même bourgeon noir, le même jour du printemps, elles sont comme de vraies jumelles. Elles profitent de la même part de sève qui les nourrit équitablement et leur donne à chacune les mêmes proportions idéales. La pousse du milieu ne continue pas toujours sa ligne de vie et se sclérose en ne laissant à son endroit qu’un petit nombril végétal rabougri. 

Alors que la fourche en Y donnée par le noisetier n’est jamais régulière, ni dans sa forme ni dans ses proportions, et qu’elle constitue une insulte à l’équilibre et à l’ergonomie, la fourche du frêne avec sa formede diapason propose la perfection toute naturelle. 

C’est au printemps bien avancé, à cause de la sève, et avec une goyarde (sorte de serpe massive) sur-aiguisée qu’il cueille les plus belles d’entre toutes, celles qui n’ont pas connu d’accident de parcours, d’empêchements ou de coups tordus, celles qui ont le diamètre juste, celles qui n’ont poussé que pour attendre l’écrin de la main, celles que le fraxinus excelsior a façonnées comme un luthier et réservées à ceux qui les méritent. La lame vient tailler net largement au-delà des mesures définitives et la fourche brute est extirpée telle quelle de la haie où elle a grandi. Ensuite, c’est au tour de l’Opinel à virole d’achever la préparation. D’abord, il cherche un emplacement de choix pour continuer le travail, un endroit agréable et si possible, plutôt retiré. Ici, quand le mauvais temps n’oblige pas à se retirer dans une grange, c’est sur les berges du canal que l’on se sent le mieux, sous les aulnes et les noisetiers, près des truites et à l’abri des regards. Ça, on ne peut pas leur enlever, aux noisetiers. Leur feuillage bas et fourni se montre à son avantage et l’on n’a rien à redire sur leurs feuilles alternées. Ce qui compte, c’est qu’elle soient larges, nombreuses et ombrageuses.

Une minuscule entaille de repérage est pratiquée aux trois endroits définis par l’expérience. Le manche doit dépasser de la main mais pas trop. Trois centimètres sont un maximum. Quant aux branches de la fourche, c’est sûr qu’il faut les tailler à la même longueur. La vue d’œil peut suffire si celui-ci est exercé. Mais c’est souvent lors de cette étape qu’on échoue irrémédiablement et qu’il faut se résoudre à retourner l’extrait de phytomasse à son fournisseur.   

Voilà, tout est dit (ou presque) sur la manière de lire le livre des cent arbres faciles à voir, pour cet enfant là, même très longtemps après ses hautes études buissonnières.

 

avant même le début

                         Happelé

 

Avant même le début, il n’y aurait que de la neige. Sur la toundra sans fin et sur les forêts de la toundra, de milliers de bouleaux clairsemées, la neige. Ces arbres blancs aux écorces luisantes, rongés jusqu’à l’aubier par la faim des cervidés. Je serais planté là, les pieds écartés comme une double racine, au beau milieu d’un lac gelé, les yeux mi-clos clignant sans cesse, aveuglé par le vent et l’éclat de la neige. Cette neige qui tomberait, comme toujours, même par beau temps, avec ces flocons qui ne se posent jamais. À cet endroit de la plaine, la vue serait dégagée. Et à travers mes cils givrés, je fixerais un petit point vibrant sur la ligne d’horizon. Je percevrais difficilement un cavalier qui viendrait droit sur moi. Fuyant une mort certaine ; des grondements de peuples ; des châtiments soudains pour crimes impunis ; des fumées brunes au lointain. Comme un garenne devant furet, il bondirait de ci de là, évitant les bouleaux, et soulevant des gerbes de poudreuse à chaque convulsion de sa monture. Il viendrait donc à moi mais ne s’arrêterait pas et me renverserait sans crier gare, ni m’avertir de quelque grand tourment. J’aurais juste le temps de croiser ses grands yeux, exorbités comme ceux des possédés. Plus rouge sang que bleu d’azur. Ce serait sûrement cette couleur qui l’appellerait, comme la douceur d’une mer de villégiature et de ces étés fastueux passés à pavaner. Les yeux levés, j’aurais vu le sabre briller. Et puis le sang de très près. Sur les flancs du cheval, scarifiés par les sangles, les coups de cravaches feraient de la mousse. Du sang mêlé à la sueur, et à l’écume des naseaux. Peut-être même, aux blessures trop vite et trop mal pansées de l’officier. Du sang de nobles renversés. Du sang pulsé, giclé, perdu et parsemé sur la neige par les fouettements pendulaires de la queue du cheval. Ça passerait sur moi, dans une rafale de vent chaud, humide et puant. Ça me traverserait...

Plus tard, je me relèverais, étourdi comme un nouveau né, et je regarderais s’évaporer ce petit point vibrant, sur la ligne d’horizon opposée, d’où je serais venu, soulevant sur son passage des vols de corneilles. Je le regarderais, jusqu’à la perte de la vue, puis reprendrais la marche à grand-peine, comme un saumon dans les eaux rares de ses sources. Il ne resterait plus alors de ce croisement qu’un sillon sanglant sur la neige. Un fil rouge.

Mon histoire pourrait commencer comme ça, bien avant l’exil de Wadim sur la Riviera.      

ground zero

 

… de ces souffrances qui nous emportent si loin qu’on n’en revient jamais. personne n'a ça autour de moi? personne? alors ça va. ça peut aller …

 

    je l'ai vue cette femme là, sur le ground, et tous les gens all around. je l'ai vue à sa main, qu'elle avait mal, elle. je l'ai vue, sa main, se poser sur la grille, à la hauteur des au revoir. je les ai vus, les doigts de sa main, à travers la grille, se tendre vers le vide, et sur son vide à elle, jusqu'à la jointure. puis, tout doucement, se replier sur le métal, à s'y faire mal. serrer le manque, à l'empoigner. et enfin, relâcher leur étreinte sur l'absence, se retirer, avec la douceur infinie de la caresse ultime. Je les ai vus, ses doigts, regagner l'obligeance de la vie, en effleurant de leur revers cette mantille argentée, et se porter pudiquement jusqu'aux yeux, afin de les faire taire. car des trous comme celui-là, des grands trous comme ça, où qu'ils se forment dans la terre de la terre, ça vous enlève les mots. ça ramène tout au niveau du zéro. du comprendre, du combattre, du reconstruire. niveau zéro.

 

five days, thirty years after

 

New York, J.F.K. Airport

 

Dans ce long couloir qui permet de sortir de l’aéroport, je marchais angoissé en la cherchant partout. Puis je la découvris, appuyée contre l’arrête du mur, à demi cachée, très angoissée aussi, me cherchant dans la file des passagers. J’avais fait en sorte d’être dans les attardés, histoire de faire durer un peu plus ces trente dernières années de séparation. Il ne restait plus que moi ou presque dans ce couloir sans fin, et c’est moi qui la vis le premier, alors qu’elle cherchait encore plus loin, derrière moi. Elle m’avait manqué. Sans me reconnaître. Mais j’ai continué, comme si rien n’avait été. Je suis passé devant elle en la regardant se tordre d’inquiétude. Je l’ai trouvée vieillie, et beaucoup moins jolie qu’à 14 ans, forcément. Mais elle était tellement plus vraie. Autant pour moi, évidemment. Alors j’ai continué. J’ai fait un grand détour et je me suis approché d’elle, par derrière. Je n’ai pas pu prononcer son nom du premier coup. Il ne sortait pas de ma gorge. Après m’être repris, enfin, ça y était. Juste derrière son oreille : « Nathalie ». Elle se retourna mais j’étais si près qu’elle n’attendit pas une seconde pour me dévisager, me découvrir. Elle se jeta contre moi et s’y blottît, comme si une bombe allait exploser autour de nous. La bombe explosa vraiment. Mais bien à l’intérieur de nous. Elle sentait l’alcool à plein nez. J’ai compris : du courage. Mais j’ai continué. Quand elle sortit de mes grands bras, elle eut un regard par delà mon épaule en direction de son molosse de chauffeur à qui elle ne dit qu’un mot : fine. J’ai compris : on ne sait jamais. Mais j’ai continué. Il s’approcha pour empoigner mes bagages et nous fit signe de le suivre, avec un air plus détendu, disons moins menaçant. Nos mains étaient déjà entrelacées. Et j’ai continué. Dans le taxi, il aurait fallu que je sois cent pour réussir à tout faire correctement. L’embrasser elle et ses margaritas ; plonger dans le vide et la profondeur de son regard fébrile ; découvrir New York la magnifique ; réfléchir posément à la suite ; parler de la splendeur des banquises survolées sous la lune ; paraître détendu et rassurant, surtout pour le molosse et ses coups d’oeil dans le rétro… Je me souviens avoir réussi à tout faire, très mal. Car je n’étais pas cent, pas même plusieurs, ni juste un peu plus fort que moi, ni juste un peu plus maître. J’étais déjà esclave. Tout comme elle. Deux escarbilles dans un cyclone. Notre cyclone. Je me suis laissé porter, emporter, par quelque chose d’une puissance phénoménale que personne n’eut pu arrêter. Et j’ai continué...

presque pareil

                                  presque pareil

 

Le père avait été militaire, avant. Il aimait bien l'uniforme. La mère avait une machine à coudre. Le père lui avait offert pour la fête des mères. L'étiquette dorée épinglée sur le ruban rouge portait le prénom des deux enfants frères offrant le cadeau. Le père prenait des photos. Surtout le dimanche. Il était fier de son bel appareil. La mère lui avait offert pour la fête des pères. L'étiquette rouge épinglée sur le ruban argenté portait le prénom des deux enfants frères offrant le cadeau. Chaque année, l'appareil photo et la machine à coudre changeaient. Juste un petit peu. Juste un peu mieux. La voiture aussi. Mais toujours de la même marque. Kodak, Singer, Peugeot. La mère cousait des habits qui allaient bien au père et aux deux frères. Des habits qui étaient les mêmes mais de taille différente. Parfois elle se faisait une robe pour elle dans le même tissu, mais c'était rare parce qu'il fallait que le tissu ne soit pas trop "pour homme". Elle se cousait le plus souvent de très belles robes dans du tissu "pour femme". Le dimanche était le jour des photos. Le père prenait sa voiture, sa femme et ses deux enfants, habillés comme lui, mais pas le chien. Il devait garder la maison et en plus il aurait laissé des poils sur les sièges. Les dimanches se suivaient mais ne se ressemblaient presque pas. Le temps de ces années se déroulait selon une reproduction de rituels, presque pareils, et la famille avançait, coordonnée. Le père disait souvent: même motif, même punition.

Comment faire autrement, après cela? Comment être différent? Du modèle du grand frère, de celui du père? Comment ne pas reproduire? Comment ne pas confondre la reproduction avec… la reproduction, tant ces deux homonymes ont été synonymes ? Comment échapper au scénario récurrent? Comment tuer ses parents? Et Hernst et Illa? Comment ne pas devenir un serial killer, après ça? Comment ne pas être ou ne plus être un serial lover?  Comment ne pas ou ne plus faire des séries de photographies, presque pareilles?

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Thierry Boulgakoff
16 Rue de la Grand Vigne

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38220 Vizille

 

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Téléphone: 0619182426

 

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